C’est à la suite d’une hospitalisation que
Frédérique Herbignaux a décidé de reprendre
son travail de sociologue pour étudier la condition
des femmes en établissement psychiatrique.
En partant du point de vue des patient.es, elle
a décidé de construire une réflexion propre à
l’ethno-sociologie, impliquant le.la chercheur.e
comme sujet de sa propre recherche, afin de
mieux comprendre les comportements observés.
Voilà quelques extraits de son témoignage.
VI. La violence faite aux femmes en institution totalitaire psychiatrique
Si, nous l’avons vu, l’institution totalitaire violente les individus, les femmes vivent des violences spécifiques que ne doivent pas endurer les hommes. Nous allons ici tenter de les lister d’après nos observations. La logique commune de ces violences est qu’elles sont liées à la domination masculine régnant dans l’hôpital, en tout lieu et en tout temps, tant du côté des patients que des soignants. Nous reprenons donc la définition de Bourdieu lorsqu’il explique que la domination masculine, est invisible et inconsciemment reproduite car « l’effet de la domination symbolique s’exerce à travers les schémas de perception, d’appréciation et d’action qui sont constitutifs des habitus et qui fondent, en deça des décisions de la conscience et des contrôles de la volonté, une relation de connaissance profondément obscure d’elle-même.“17 Patients et personnel soignants ne sont donc absolument pas conscient des stéréotypes de genre et des violences qu’ils véhiculent. En tout cas, cela demande une prise de conscience qu’ils n’ont pas envie, nous l’avons vu, de faire. Les patients mâles s’efforcent en tous points de correspondre au schéma de la virilité classique, surtout qu’ils doivent affirmer leur identité mortifiée. La virilité est donc tout ce qu‘il leur reste et ils le revendiquent clairement. L’identité virile, selon Bourdieu,“est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. »18
a) La domination masculine chez les patients
La violence envers les femmes en tant que patiente est assez terrible. Dès notre arrivée, nous avons donc pu constater la mixité des espaces de toilette ainsi que leur saleté, exiguité et surtout leur insuffisance numéraire. Cette situation entraîne des violences machistes quotidiennes. Les remarques à la sortie de la douche, les insinuations „quand est-ce que tu viens prendre un bain avec moi je t’attends“…“Si tu ne fermes pas la porte à clé je viendrai te retrouver“, etc. Nous avons en effet connaissance de certaines patientes qui n’osaient pas fermer les portes à clé, suite à un trauma, et qui vivaient dans l’angoisse qu’un homme vienne les déranger ou les agresser. Même si cela n’est jamais arrivé, les menaces et les moqueries ont été suffisantes pour que nous mêmes regardions à deux fois le loquet de la porte de la douche et du WC. Le point sur lequel nous aimerions insister, au delà de cette mixité imposée des sanitaires est leur disposition. Il aurait été possible de réaliser des toilettes mixtes où la vision des hommes urinant n’était pas obligatoire. Malheureusment, ce n’est pas le cas. Les patientes doivent voir les hommes uriner, sans possibilté de faire autrement, car la porte s’ouvre sur les urinoirs. Nous avons donc du voir plusieurs fois des hommes montrer leur sexe en se vantant…ou même parfois sans le faire exprès…D’autre part, les toilettes mixtes imposent que les hommes aillent systématiquement déféquer dans les toilettes fermées, les femmes n’ayant donc qu’à supporter systématiquement la saleté liée et les odeurs, sans compter les bruits de certains. Le manque d’intimité est déjà suffisamment insupportable sans y rajouter cette sournoise domination masculine sur nos corps lors des besoins primaires de toilette et d’uriner.
Comme nous l’avons mentionné, de nombreuses patientes souffrent de constipation et de cystites car elles n’arrivent tout simplement pas à utiliser ces toilettes. Nous étions obligées de nous boucher les oreilles et de nous dissocier afin de pouvoir uriner également tant la situation été stressante. Surtout pour les victimes d’abus sexuels, qui étaient la majorité des femmes présentes dans le pavillon. Concernant les douches, pareillement, la conception a été faite de telle manière qu’on ne sait pas s’y habiller. Pourquoi? Cela oblige les patientes à traverser les couloirs en petite tenue, voire nue, ou de supporter les habits mouillés…enfin bref, pourquoi cette violence supplémentaire dont bien sûr, les hommes ne se plaignent pas puisqu’ils peuvent se promener en slip sans recevoir de remarques.
De toutes nos observations, nous retenons que la position sociale des femmes en milieu psychiatrique est celle de proie et de marchandise.
D’abord de proie, car à tout moment, et dans les espaces, même les plus publics (ou privés), les hommes sont là pour vous rappeler votre condition d’objet sexuel. Remarques sur les vêtements, sur votre corps, harcèlement sexuel constant (parfois même envers les infirmières). De nombreux groupes de jeunes hommes du pavillon des addictions sont ainsi installés sur les bancs dans le parc reliant les divers pavillons. Impossible d’échapper aux remarques sexistes sur nos vêtements, notre attitude. Un jour ainsi, allant fumer une cigarette dehors au self, nous nous fîmes insulter par toute une bande de patients car „tu pourrais sourire connasse ça te couterait pas plus cher“. Ce à quoi nous avons répondu sèchement que nous n‘étions pas ici pour sourire et qu’ils avaient intérêt à nous laisser tranquille. Peu habitués à une réponse ou à une contre-agression, ils ont décampé.
Malheureusement, de nombreuses femmes ne peuvent pas se défendre, et subissent de plein fouet ce harcèlement constant sans pouvoir rien faire. Que ce soit aux ateliers ou dans le parc, ou dans le pavillon il faut supporter tout : les „salopes, connasses, pouffiasses, bitch, grougnasse, grosse pute et eeeeh madmoizeeelle“ quotidiens, les exhibitions de sexe ou de fesses masculines quand c’est possible, les plaisanteries sexuelles et graveleuses, humiliantes, dénigrantes… Nous sommes des proies sexuelles possibles pour chaque patient, et ils nous le font bien comprendre. L’attitude du personnel soignant (pas des psychologues) face à cela est complètement ahurissante dans sa non intervention. La dimension de violence sexuelle est totalement niée.
Ainsi, un patient violeur (nous le savions) passait près de nous en permanence en émettant des bruits évocateurs d’ébats sexuels. Dégoûtée au plus haut point, nous allâmes nous en plaindre aux infirmières. Pour toute réponse nous obtînmes „c’est sa pathologie19, il faut le supporter comme cela“. Alors que les femmes, bien sûr, doivent contrôler leurs émotions ou pathologies, les hommes, sont, les pauvres, soumis à leurs incontrôlables pulsions naturelles. Le discours Freudien est tellement intégré que rares sont les personnes à le remettre en question. Ainsi,nous sommes allées trouver ce patient de 65 ans, obèse et très négligé…et lui avons dit de manière assertive que cette attitude nous dégoûtait et que nous souhaitions qu’il arrête cela immédiatement. Il a directement cessé d’émettre ces bruits dégoûtants et de nombreuses patientes sont venues nous remercier.
Les femmes vivent dans la peur des patients masculins et n’osent rien leur dire car leur violence est considérée comme normale. A l’inverse, toute femme qui fait une réflexion de ce genre à un homme sera réprimandée. Une patiente borderline dit ainsi un jour à un homme qu’il lui plaisait et fût convoquée immédiatement au bureau des infirmières et dût s’excuser…Deux poids deux mesures pour les hommes et les femmes. Seules certaines psychologues remettent les hommes à leur place et les recadrent sur leurs réflexions sexistes. Par contre, sur leurs réflexions racistes, elles ne disent même rien. Nous fûmes horrifiées d’entendre certains discours tenus dans les ateliers thérapeutiques.
Notons que le fait de mélanger les agresseurs et les victimes de violences sexuelles nous paraît des plus malsains. Comment une victime pourrait-elle aller mieux en étant en situation de danger permanent, réel ou possible? Au départ, nous ne pouvions fermer l’oeil de la nuit tant nous étions terrorisées par certains patients (qui disaient ouvertement avoir violenté leur femme). La situation était encore pire dans le pavillon de semaine où nous étions seuls la nuit. Seul un veilleur de nuit effectuait des rondes…bref il n’y avait AUCUN moyen d’appeler à l’aide au cas où quelque chose se passerait. Rétrospectivement, cela nous effraie encore plus. Bien sûr, les femmes qui angoissent à ce sujet sont traitées d’hystériques et leur ressenti tout à fait normal est dénié.
La formation des couples est une autre des violences masculines imposée à toutes dans l’hopital entre les patients. Dès qu’une nouvelle patiente arrive, elle fait l’objet de convoitise et de remarques et invitations sexuelles. Certaines y cèdent et finissent en couple, dans le plus pur attachement traumatique.20 Il s’agit souvent de très jeunes filles victimes d’abus répétés, qui se sentent obligées de sortir avec des hommes plus âgés pour bénéficier de leur protection contre les autres agresseurs. Nous avons recueilli le témoignage de plusieurs d’entre elles. Nous donnons celui de Sophie, 17 ans, victime d’inceste depuis son plus jeune âge. „Il a tellement insisté tu vois, Pierre (ndlr : 52 ans). Oui je le trouve moche mais il est gentil. Moi je ne voulais que d’une amitié, tu vois, qu’il me protège des autres qui essaient tout le temps de me choper dans les couloirs. Mais bon il a bien fallu que je cède, alors j’ai bu beaucoup et j’ai fumé des joints pour supporter. Le pire c’est qu’il croit que j’adore ca mais moi il me dégoûte j’ai vomi tout le lendemain. Mais bon au moins, je suis protégée, je peux me promener tranquillement dans l’hopital, si quelqu’un me touche il leur casse la gueule“…La pauvre Sophie ignorait que le brave Pierre allait la refiler à son meilleur ami une fois leur relation finie…sans même lui demander son avis. Car nous sommes, avant tout, des marchandises. Nous prenons place dans le système des privilèges masculins. Notre soi-disant protection contre les prédateurs échangée contre le sexe sont en fait une violence et un mensonge de plus.
Nous sommes donc des marchandises. Comme l’a observé Hubert Prolongeau en seulement quatre jours (!) d’hospitalisation en psychiatrie, les femmes sont considérées par les patients comme des biens de consommation, identiques aux cigarettes. Il avait observé que les patients cotaient les femmes en calculant le nombre de cigarettes qu’elles valaient. Nous avons pu observer des comportements identiques. Ainsi, deux hommes du pavillon des addictons nous expliquaient leur tableau de critères pour noter les femmes…en terminant par le prix, équivalant à autant de cigarettes qu’ils seraient prêts à payer. Entre eux, les hommes discutent de la „baisabilité“ des femmes. Quand une leur dit non, ils en font toute une histoire et se victimisent…avant d’aller en chercher une autre. Nous avons été ainsi harcelée par un patient particulièrement pénible, qui, au vu de nos refus, nous insulta et fit en outre courir le bruit qu’il nous violerait lorsqu’il le voudrait. Voilà le genre de propos entendus quotidiennement par les femmes. Par moment, nous avions l’impression d’être dans un grand système prostitutionnel. Il y avait les macs (les leaders des patients), qui autorisaient ou non les relations sexuelles avec leurs „filles“…et tout ça sous l’oeil du personnel qui ne disait rien du tout. Et même pire, certains infirmiers profitent allègrement du système mis en place et piochent à l’envi dans le „troupeau de patientes“ ou distribuent des préservatifs (fait confirmé également par H. Prolongeau). Car avant d’être des soignants, ils sont des hommes, et imposent leur violence en tant que tels. Et cela n’est pas sanctionné par l’institution mais vu comme normal. Les couples infirmiers-patients sont tout à fait tolérés à notre grande surprise.
Un jour, très en colère contre ces patients, nous sommes allés les trouver et leur avons demandé s‘ils n’avaient pas honte d’utiliser les femmes qui viennent ici pour être soignées et non pour être traitées comme des marchandises. Nous fûmes étonnées de leur réponse, car non seulement ces hommes connaissaient très bien le fonctionnement de la mémoire traumatique, mais en plus, ils s’en vantaient. Nous citons, ici, Joseph, 65 ans, “On les repère vite hein ces filles-là, les petites jeunes qui ont été bien traumatisées. Elles se laissent faire facilement. Alors écoute hein, on va pas aller se casser le cul à devoir séduire quelqu’un alors que y‘ a des connes qui ouvrent les jambes facilement parce qu’elles ont été traumatisées plus jeunes et qu’elles ont l’habitude. On a des besoins nous, faut bien les satisfaire, tu ne peux pas comprendre.“ Notre rage fût telle que nous avons quitté la conversation. Ces hommes, issus de tous les milieux et de toutes les classes agissent donc en pleine conscience de l’état de faiblesse des femmes. Ils se considèrent comme des prédateurs et en sont fiers. Ils en tirent même une composante identitaire de leur virilté. Ce constat nous a profondément terrifiée et choquée. Nous devions dormir avec ces gens, manger avec eux, nous laver, etc. Nous devions donc „guérir“ en vivant à coté de ces hommes pensant que toutes les femmes leur sont dues et recherchant les failles chez les plus traumatisées pour pouvoir les „baiser“. Si l’Asile est un miroir grossissant, il l’est particulièrement pour les rapports de domination entre les sexes. La notion de consentement n’a même pas lieu d’être car „Il suffit d’insister un peu et elles cèdent toujours, et celles qui ne cèdent pas ce sont des coincées“. (Paul, 45 ans).“De toute façon elles s’habillent en putes, alors c’est bien fait qu’on les viole et qu’on les utilise comme des putes, les femmes ici c’est des salopes en puissance, elles adorent ça se faire baiser et nous provoquer tout le temps“ (Carl, 32 ans).
b) La domination masculine des soignants et soignantes
La violence masculine des soignants n’est malheureusement pas l’apanage des hommes. Les femmes infirmières ne sont pas mieux. Remarques sexistes, invitation à se mettre en couple ou en ménage avec un patient ou l’autre. Nous avons été horrifiées d’assister à des scènes où les infirmières expliquaient que les patientes devaient aider les hommes et les soutenir car ils souffraient…Encore une fois, les stéréotypes sur les femmes „sauveuses“ et à l’écoute des hommes étaient légion. Une patiente se vit ainsi forcée par le personnel d’accueillir chez elle un patient SDF, violent, avec qui elle avait une relation de couple. Personne ne pense aux intérêts des femmes, financiers, moraux et de santé.
La disposition même des pavillons nous fait nous interroger. Est-il logique que le pavillon des dépressifs soit situé à côté du pavillon des addictions où la plupart de la population y est contre son gré afin d’éviter la prison et ne se trouve pas dans une démarche thérapeutique? Les prédateurs viennent essentiellement de ce pavillon et les victimes d’hommes violents sont dans l’autre. Etait-ce obligatoire d’accoler ces deux pavillons? Et le pavillon des jeunes, où les prédateurs vont aussi piocher à leur guise dans les filles disponibles, ne pourrait-il pas être situé ailleurs pour plus de protection? L’organisation sociale même des bâtiments invite à la logique de prostitution et de marchandisation des femmes. C’est en voyant se répéter un schéma identique à au moins cinq reprises que nous en sommes arrivées à cette conclusion. Notre premier psychiatre, féministe, passait son temps personnellement à jeter dehors les „jeunes coqs“ qui venaient ennuyer les patientes du pavillon 5. Mais par la suite il fût envoyé ailleurs et le nouveau psychiatre, masculiniste, permit cela.
Ce psychiatre a lui seul mérite qu’on s’y attarde. Se permettant des remarques sexistes en permanence, jugeant le physique des patientes, leur coupant la parole et les insultant régulièrement, il se permettait aussi de tenter de les séduire! Nous avons appris qu’il entretenait également des relations sexuelles avec de jeunes infirmières, tout autant victimes que nous de ce système prostitutionnel. Profiter de sa position de psychiatre pour abuser des femmes et de leurs traumas nous paraît être une faute professionnelle très grave et nous l’avons dénoncée à plusieurs reprises à la médiatrice de l’hôpital.
C’est aussi à cause de ce psychiatre qu’une jeune fille mineure, handicapée mentale légère, subit un viol par un des patients (reconnus pour faits de mœurs) du pavillon des addictions. C’est le viol que nous mentionnons plus haut. Aucune protection n’avait été prévue pour cette jeune fille et elle fût dès ses premiers jours la proie des prédateurs sexuels. Pour être protégée elle accepta de sortir avec l’un d’entre eux, qui la viola dans les bois proches de l’hôpital (autre lieu encore une fois insécure et sous la domination masculine). Ce que nous avons pu saisir de l’histoire est terrible. D’un âge mental d’environ 8 ans, elle avait dit à son agresseur qu’“elle voulait bien un bébé avec lui“, sauf que pour elle, cela signifiait un bisou sur la bouche…Entre le non-professionalisme du psychiatre qui l’avait placée consciemment dans l’aquarium à proies que constitue le pavillon des dépressifs et les remontrances qu’elle a subies de la part des infirmières (c’est de ta faute tu n’avais qu’à pas lui parler on te l’avait dit), nous fûmes horrifiée. Ajoutons que la surveillance de la jeune femme avait été demandée…à un patient ayant lui-même assassiné sa femme. Donc, le personnel était tout à fait au courant de ce qui allait arriver, mais n’a rien fait, il a consenti. La police fût appelée et l’homme récidiviste relaché bien sûr puisque la petite avait „donné son consentement“. Nous avons vu tant de cas de viols durant notre séjour de douze mois que nous nous demandons parfois comment nous avons réussi à nous soigner, et surtout, comment les femmes survivent dans ce monde hostile masculin. Et surtout, pourquoi personne ne remet en question ces violences masculines qui empêchent toute thérapie sur la mémoire traumatique d’être efficace puisque les femmes se trouvent dans un lieu non-sécurisé.
Nous avons tenté plusieurs fois d’expliquer les théories de Muriel Salmona au personnel infirmier. Nous fûmes tournée en ridicule et même accusée de nous servir de nos connaissances pour nous victimiser. „Oui c’est ça, cachez vous derrière votre mémoire traumatique pour ne pas avancer“.
A côté de ça, le personnel se mêle de la vie privée, interdit des couples, en pousse d’autres à se former, dans le délire le plus total. Où se trouve la question du bien-être de la patiente dans cet univers ubuesque? Et c’est vers la fin de notre séjour que nous avons compris pourquoi les toilettes étaient mixtes…suite à des confidences de patients masculins…C’est là qu’ils attrappaient leur proie le plus facilement. Nous ne savons pas si notre cerveau nous a caché cette information pourtant évidente pour survivre ou si cela constitue un tel non-sens thérapeutique que cela ne nous était même pas passé par l’esprit. Mais en effet, une fois les faits intégrés et analysés, la raison de l’existence de ces toilettes et douches mixtes (non surveillées), est bien la continuation de la violation de l’espace, des corps et de la marchandisation des femmes. Puisque les chambres sont non-mixtes, il fallait bien un endroit pour qu‘aient lieu les viols et les divers trafics : drogue, alcool,…Cette conclusion peut avoir l’air dure. Mais elle est réaliste. La peur des femmes est donc totalement justifiée dans ces espaces.
Lorsque nous avons compris cela, nous avons interrogé plusieurs membres du personnel sur les rapports sexuels dans l’institution. Concernant ceux entre patients, ils étaient sûr qu’ils étaient tous consentis et s’ils en l’étaient pas, que cela venait de la pathologie de la patiente (jamais de celle du patient). Nous apprîmes en outre, sans surprise, que la sortie pour se rendre chez les prostituées “ était au programme puisqu’il fallait bien que les pauvres hommes se vident…et que pour les soignants, mieux valait que cela se fasse sur les personnes consentantes que sur les patientes. La vision de la prostitution comme service social est celle entendue à de nombreuses reprises dans le milieu psychiatrique, totalement soumis à la domination totalitaire et masculine.
VII. Conclusions et recommandations
Nous souhaitons conclure cette recherche par le relevé des éléments à améliorer concernant la prise en charge psychiatrique des patientes. En effet, de nombreuses fois, nous avons été interrogées sur le fait de devoir ou non se faire hospitaliser. « Y retourneriez-vous » ? Notre réponse est nuancée. Oui, nous y retournerions lorsque la vie est en danger, lorsqu’il n’ y a pas d’autres solutions, car la société n’a produit que cela pour les personnes dépressives en trouble suicidaire. La présence des hopitaux psychiatriques est une nécessité vitale. Cependant, de nombreuses choses pourraient éviter aux femmes de subir la violence intégrante à ce milieu.
D’une part, il serait temps que le milieu psychiatrique, et surtout infirmier, se remette en question du point du vue de la violence morale imposée comme soin. La réalisation d’études objective à ce sujet permettrait peut-être d’entériner cette vieille logique du patient « fou » à remodeler et à réintégrer via la mortification de sa personne. Il est bien triste qu’encore aujourd’hui on isole des personnes dépressives dans un lieu de torture et qu’on leur fasse subir des électrochocs. Cela n’est pas normal dans un pays dit « civilisé ». La torture morale et physique infligée aux patients, le déni de leurs émotions et le système de punition et de privilège devraient être abolis totalement. L’institution psychiatrique devrait sortir de son costume totalitaire pour devenir un réel lieu de soin et d’épanouissement. Nous savons que de nombreux soignants tentent de faire changer les choses en ce sens. Cela donne espoir pour l’avenir. Il est intolérable que des êtres humains doivent subir de tels actes sous prétexte d’être soignés.
Concernant la violence spécifiquement faite aux femmes, nous insistons en premier lieu sur la non-mixité obligatoire des lieux de repos et sanitaires, au minimum. Le droit à la sécurité physique nous paraît devoir être respecté et il ne l’est pas tant que la culture du viol règne en maître dans ces institutions, comme partout ailleurs dans la société. Et si cette non-mixité n’est pas possible, que les soignants au minimum soient conscients des risques sexuels encourus à tout moment par les patientes. Le personnel médical doit absolument sortir du déni total de cette violence. La réflexion autour des logiques de construction des pavillons, des sanitaires et de la répartition des patients doivent passer par ce filtre, sinon la violence sexuelle ne peut diminuer. Lorsque nous avons évoqué ces pistes avec des soignants, nous nous sommes heurtées au déni et bien sûr au fait que nous exagérions les faits. Mais les faits sont là. Il suffirait de réaliser des enquêtes sur la violence sexuelle en milieu psychiatrique afin de récolter des données fiables auprès des patientes.
En deuxième lieu, il serait bon d’instaurer des mesures de protection élémentaire. A savoir, ne jamais mélanger d’agresseurs et de victimes de violences sexuelles, et prendre en compte le passif à ce sujet des patients masculins. Nous comprenons l’idée que chaque patient mérite d’être soigné, mais pas à décharge d’autres personnes, dont les femmes, méritant tout autant d’être soignées en se trouvant en sécurité.
En troisième lieu, au cas où des violences sexuelles arrivent, il serait a minima obligatoire de reconnaître et de nommer ces violences et d’apporter les soins nécessaires à la patiente. Qu’on ne puisse empêcher le viol est une chose. Qu’on culpabilise la victime en est une autre. Nous rejoignons Muriel Salmona sur la nécessité urgente de former le personnel à une meilleure prise en charge des victimes de violences sexuelles. La réalité de la mémoire traumatique et de ses mécanismes devrait être connu par tous les soignants.
Et enfin, il serait souhaitable de réaliser une réelle sensibilisation et une formation auprès des soignants en psychiatrie pour leur enseigner une vision plus libérée des stéréotypes de genre. Et les sensibiliser ainsi à la culture du viol. Non les hommes n’ont pas des pulsions intolérables qu’il faut soulager. Non, les hommes n’ont pas le droit de considérer les patientes comme des proies et des marchandises. Oui, les patientes ont le droit de demander à un homme d’arrêter de les harceler, physiquement et moralement. Ce n’est pas parce que l’institution psychiatrique enlève tous les droits aux êtres humains qu’elle a également le droit d’enlever le droit à l’intégrité psychique et physique des femmes. Bref, réaliser un tour d’horizon de la culture masculine présente en hôpital psychiatrique nous semble crucial. La culture du viol, vue comme immuable, y fait des victimes quotidiennes qui souffrent en silence. Déjà fragilisées, ou au préalablement agressées, ces femmes ne peuvent ni dire ce qu’elles endurent (car elles ne sont pas crues), ni même témoigner de leur vécu en-dehors de l’institution.
C’est pour elles que nous avons écrit ce texte. Nous sommes libres, nous sommes sorties de l’institution totalitaire. Mais une partie de notre âme est restée là-bas…et continue de souffrir lorsque nous pensons à toutes les femmes, les jeunes filles, qui doivent subir la violence sexuelle au quotidien, en silence et avec la participation, principalement inconsciente, du personnel soignant. En clôturant ce texte, nos pensées vont vers elles et nous les remercions de la confiance mais aussi de la sororité dont elles ont fait preuve pour nous confier ces témoignages.
19 Pour de nombreuses infirmières, être violent, être violeur, fait partie d’une pathologie…symétrique à une dépression et surtout, cela n’a rien à voir avec un comportement spécifique aux hommes.
20 Nous nous référons ici au concept d’attachement traumatique tel que décrit par Muriel Salmona dans son article sur les psychotraumatismes dûs aux agressions sexuelles in http://memoiretraumatique.org/ (consulté le 4 février 2015 à 18h00). 21 PROLONGEAU H., La cage aux fous, Editions Libio, Paris, 2002.
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